Il faut caresser le petit chat qui se trouve à la fin de chaque histoire pour revenir au sommaire


Petite histoire pour Célia Daphné et Alexandre

La véritable histoire de
petit-bonhomme-trois-graines
gros-bonhomme-six-poules
et
madame-quatre-pommes



      “Il n’y a point d’événement aussi intéressant pour l’espèce humaine en général, et pour les peuples de l’Europe en particulier, que la découverte du Nouveau-Monde et le passage aux Indes par le cap de Bonne-Espérance (...). Les productions des climats placés sous l’équateur se consomment dans les climats voisins du pôle ; l’industrie du Nord est transportée au Sud, les étoffes de l’Orient sont devenues le luxe de Occidentaux.”
      Guillaume Raynal
      Histoire philosophique et politique des Etablissements et du Commerce des Européens dans les deux Indes (1781)

Petitbonhommetroisgraines habitait un petit village dans une île du grand océan. Il vivait là, au milieu des cocotiers et des margouillats, avec ses parents et ses amis. Son meilleur ami s’appelait Grosbonhommesixpoules. Au bas du jardin de Grosbonhommesixpoules coulait une rivière qui charriait des cailloux brillants. Grosbonhomme-sixpoules en faisait collection. Et comme les habitants du village voulaient absolument ces cailloux qui ressemblaient à des morceaux de soleil tombés sur la terre, Grosbonhommesixpoules les échangeait contre des poules et des haricots. Il y avait donc beaucoup de poules dans sa cour et beaucoup de haricots dans son grenier. Petitbonhomme-troisgraines, lui, n’aimait pas les cailloux. Il préférait les fleurs de Madamequatrepommes. Chaque fois qu’il allait voir son ami, il passait devant l’étal de Madamequatrepommes. C’était un éblouissement de couleurs et une débauche de parfums. Bien après avoir dépassé la devanture de Madamequatrepommes, il gardait en lui l’image de toutes ces couleurs et l’empreinte de tous ces parfums. Et l’image aussi de Madamequatrepommes.

Un jour, un bateau accosta dans l’île de nos amis. Il en descendit des hommes étranges avec des animaux que personne n’avait jamais vu. Ces hommes ne regardèrent ni Petitbonhomme-troisgraines ni Grosbonhommesixpoules ni même Madamequatre-pommes. Ils remontèrent dans leur bateau avec leurs animaux qui avaient des dents pointues et laissèrent dans l’île ceux qui avaient une barbe et des cornes (curieusement, les femelles aussi portaient la barbe). Grosbonhommesixpoules avait bien remarqué que, parmi ces hommes bizarres, il y en avait un - dont la barbe était plus longue et plus reluisante - que tous les autres regardaient avant de faire quoi que ce soit. C’était le Grand Etranger. Il comprit aussitôt que, lui aussi, puisqu’il avait beaucoup de cailloux que les autres n’avaient pas, pouvait devenir comme cet homme dans son village, même s’il n’avait pas de bateau. Madamequatrepommes, elle, avait été bien étonnée de constater qu’il n’y avait que des hommes sur ce bateau. Petitbonhommetroisgraines, lui, ne pensa rien.

Et la vie continua comme avant... Petitbonhomme-troisgraines passait devant l’étal de Madamequatrepommes quand il allait voir son ami. Madamequatrepommes distribuait ses fleurs à ceux qui venaient la voir. Et tout allait pour le mieux dans le meilleur des petits villages du grand océan. Un jour, pourtant, il fallut bien se rendre à l’évidence : les fleurs que Madamequatrepommes allait cueillir dans la forêt au-dessus du village, avant le lever du soleil, se faisaient de plus en plus rares. Elle avait beau partir de plus en plus tôt le matin et marcher de plus en plus loin dans la forêt, elle ne revenait plus qu’avec de pauvres et chétifs bouquets. Quand Petitbonhommetroisgraines passait devant chez Madamequatrepommes, c’était la désolation. [Certaines de ces fleurs n’existent que sur la petite île du grand océan. On dit qu’elles sont endémiques] Plus de cornatreilles ! plus de gloximilles ! plus de foulsapattes ! plus de filabas ! plus de foute à foutes ! plus de fumaciels ! plus de natchoulis ! plus de saponilles ! plus de tournelunes ni de vavanfeuilles !... Vous devez savoir que les fleurs que Madamequatrepommes allait cueillir dans la montagne n’étaient pas seulement pour le plaisir des yeux et le délice des narines. C’étaient des fleurs magiques qui guérissaient des mauvais sentiments. Sans les fleurs de Madamequatrepommes, le petit village dans le grand océan aurait été un village comme tous les autres. Avec des villageois mesquins et querelleurs, ambitieux et boursouflés. Un voisin se disputait-il avec son voisin et en gardait de la rancune ? Madamequatrepommes lui administrait une tisane de bonassauge, une cuillère de melliflue ou une panne de guimauvat. Il devenait le plus coulant des voisins. Un cousin était-il envieux des poules ou des haricots de son cousin ? Madamequatrepommes lui administrait quatre pétales de diminuscus et trois de crapoussin. Il devenait aussitôt le plus généreux des cousins. Les fleurs de Madamequatrepommes pouvaient guérir le plus coléreux des colériques, le plus avaricieux des avaritiques [certains mots n’existent que sur la petite île du grand océan ; on dit qu’ils sont japhétiques] et le plus polisson des politiques.

Vous avez bien sûr deviné que l’homme le plus ambitieux du village, c’était Grosbonhommesixpoules. Maintenant que Madame-quatrepommes n’avait plus de tenirsalangue, on l’entendait sur la place du village faire sonner le son creux de mots que personne n’avait jamais entendu : “totocratie !” , “ubucité !” et autres dévotes publicailleries qui, paraît-il, servent à quelques-uns, dans d’autres pays, à faire partager leur autolâtrie. Grosbonhommesixpoules avait appris pendant le court passage des étrangers que, dans les pays de la grande terre, l’homme le plus riche se faisait toujours construire un château, c’est-à-dire une grande maison avec une particule en guise de porte d’entrée qui faisait la différence avec la maison des gens du commun. Mais personne, dans la petite île du grand océan, n’avait jamais vu de château et ne savait construire de telles particules. Il n’y avait pas de roi dans la petite île du grand océan. Quand on célébrait la fête du haricot ou la nouvelle année, c’était un vieillard qui officiait. On le choisissait, non parce qu’il était plus sage que les autres, mais parce, plus près de la mort, il était moins attaché aux choses de la vie (de même que les caramels mous n’intéressent plus guère les dents des grandes personnes). Quand un villageois avait fait une pêche miraculeuse ou lorsque sa récolte de haricots était exceptionnelle ou lorsqu’une poule se mettait à pondre des cailloux brillants, il apportait haricots et cailloux au vieux. Et celui-ci redistribuait tout cela à ceux qui en avaient besoin. Et ne gardait rien pour lui. Dans la petite île du grand océan, on reconnaissait le chef à celui qui possède le moins.

Mais Grosbonhommesixpoules ne l’entendait plus de cette oreille. Il annonça qu’il fallait mettre fin à la tyrannie du vieillard. Il expliqua aux villageois qu’il n’était plus possible de vivre comme avaient vécu leurs parents et les parents de leurs parents. Et que lui, Grosbonhommesixpoules, les conduirait vers des mondes inconnus et des lendemains qui chantent. “Si vous voulez un village avec un château à particule, leur annonça-t-il, il faut que vous me donniez un haricot chaque fois que vous en récoltez dix et une poule pondeuse chaque fois que vous en avez douze !” Ainsi firent les villageois. Vous imaginez que la cour et le grenier de Grosbonhommesixpoules étaient maintenant trop petits pour contenir toutes ces poules et tous ces haricots. Il fallut faire d’autres cours et d’autres greniers. Cependant, avec toutes ces poules et tous ces haricots Grosbonhommesixpoules était certes plus riche en poules et plus riche en haricots, mais il n’était guère plus avancé. Il devenait seulement de plus en plus gros ayant davantage de poules à cuire et davantage de haricots à croquer. Mais il ne savait que faire de tout ce qu’il ne pouvait pas manger. Il ne savait pas comment transformer les poules et les haricots en château à particule.

C’est alors que les hommes bizarres - c’était des Pollocks, vous les avez bien sûr reconnus - revinrent dans l’île de nos amis avec leurs animaux aux dents pointues. Mais qu’étaient donc devenus les animaux que nous avons vu tout à l’heure avec des cornes et de la barbe ? Eh bien, ils s’étaient enfuis dans la montagne dès que les Pollocks eurent disparu à l’horizon sur leur bateau. Ils s’étaient multipliés et vous avez deviné que c’était eux qui avaient mangé presque toutes les fleurs qu’allait cueillir Madamequatre-pommes. Oui, les cornebarbues - puisque c’est ainsi qu’elles s’appellent - en broutant les fleurs qui guérissent des mauvais sentiments, avaient détruit la paix qui régnait dans la petite île du grand océan. Qu’allait-il se passer maintenant que les étrangers se préparaient à accoster de nouveau ? Vous savez, les étrangers, c’est comme le désert des Tartares, c’est comme un vide que vous avez là, dans la poitrine, et qui soudain prend forme quand vous êtes ratatiné d’ennui ou dévoré d’ambition, quand vous attendez d’un autre, autre part, autrement ce qui vous est déjà donné par la vie et que vous ne voyez pas parce que vous l’avez dans la main. La petite île du grand océan, maintenant que les cornebarbues avaient mangé presque toutes les fleurs de Madamequatrepommes, était mûre pour tomber sous la domination du Grand Etranger, celui que tous les autres regardaient et que Gros-bonhommesixpoules rêvait d’imiter. Est-il nécessaire que je vous annonce la suite ? Les aboiecrocs dévorèrent toutes les poules de Grosbonhommesixpoules. Celui-ci se mis au service du Grand Etranger. Qui l’enferma dans le fond de son bateau quand il découvrit qu’il y avait de l’or dans la rivière de son jardin. Madamequatrepommes s’enfuit dans la montagne, poursuivie par trois marins qui n’avaient plus de dents. Petitbonhommetroisgraines s’était caché dans une grotte dont personne ne connaissait l’entrée et attendait le départ des étrangers. En effet, ceux-ci ayant ramassé tout l’or qu’ils avaient pu ramasser, attrapé toutes les poules qu’ils avaient pu attraper et emporté tous les haricots qu’ils avaient pu emporter repartirent bientôt sur leur bateau.

Ils laissèrent toutefois dans la petite île du grand océan un jeune garçon qui s’appelait Petitgénome. Petitgénome était déjà bien malheureux, car il n’avait plus de parents. Et voilà que les marins l’abandonnaient dans une île qu’il ne connaissait pas ! Il ne savait pas qu’ils avaient le projet de revenir à la saison prochaine. Car voilà, les étrangers ne comprenaient pas la langue de la petite île, et comme les enfants apprennent comme ils respirent, ils comptaient bien que Petitgénome leur servirait d’interprète quand ils reviendraient. Petitgénome ne savait pas non plus qu’une nouvelle vie allait commencer pour lui. Le Grand Etranger avait sorti Grosbonhommesixpoules de la soute de son bateau avant de partir et l’avait fait roi de la petite île dans le grand océan - il n’imaginait pas que la petite île du grand océan ne connaissait pas les rois. Il lui avait promis que, s’il lui ramassait beaucoup d’or, il lui rapporterait des blocs de cette pierre lisse (qui servait en réalité à lester son bateau) à l’aide desquels les rois construisent leurs châteaux, les banquiers leurs entrepôts, les rentiers leurs caveaux, les édiles leurs édicules et les partis leurs particules. Grosbonhommesixpoules, qui avait perdu toute sa graisse de poule et de haricot dans la cale du Grand Etranger, se voyait déjà réinstallé dans son importance. Mais le destin est quelquefois malicieux, vous le savez, et l’histoire ne va peut-être pas tourner comme attendu. Grosbonhommesixpoules avait fini par comprendre à quoi servaient les cailloux brillants qui intéressaient si fort le Grand Etranger. Au lieu d’entasser les poules et les haricots, il exigea désormais que les villageois lui apportent un caillou chaque fois qu’ils récoltaient dix haricots et deux cailloux chaque fois qu’ils avaient douze pondeuses. Il exigea aussi que tous les échanges se fassent désormais avec des cailloux : quand un villageois voulait trois salades parce qu’il n’y en avait plus dans son jardin ou parce que les escargots les avaient mangées, il n’apportait pas six pommes à son voisin qui avait encore de la salade, il gardait ses pommes et lui donnait trois cailloux qui brillaient en échange. Pour mettre un peu d’ordre dans tout cela, Grosbonhomme-sixpoules s’était fait apporter tous les cailloux dorés disponibles dans le village - que les étrangers n’avaient pas réussi à découvrir - il les avait répartis en gros cailloux, moyens cailloux et petits cailloux et sur chacun d’eux il avait fait graver son image.

Tous les habitants de la petite île du grand océan avaient maintenant des grosbonhommesixpoules dans leur poche. Et tous étaient en train de devenir des Grosbonhommesixpoules puisqu’au lieu d’entasser des poules et des haricots qu’ils ne pouvaient manger, eux aussi voulaient toujours davantage de grosbonhommesixpoules. C’est une chose bien singulière que, lorsque vous avez mangé trois assiettes de la purée de haricots dont vous raffolez, vous n’en voulez plus et que, lorsque vos poches sont déjà pleines de grosbonhommesixpoules vous en voulez encore et vous n’en avez jamais assez ! C’est que les grosbonhommesixpoules ne servent pas seulement à se remplir le ventre, à se rincer le gosier, à se frotter la panse, ils servent à mettre de l’inégalité entre les hommes et, croirait-on, de l’immortalité dans la vie des mortels, puisqu’on peut tout faire avec des grosbonhommesixpoules. Il y a, toujours et partout, dans tous les villages et sous toutes les latitudes, des cigales et des fourmis, des grattepetits et des dilapensiers, des besogneux et des insoucieux. Ceux dont les poches n’ont pas de fond tirent joyeusement le diable par la queue, tandis que ceux qui ont des oursins dans les poches triment durement dans l’espoir de vivre un jour sur un lit de roses. C’est le calcul qui fait la différence et c’est l’envie, peut-être, ou le désespoir, qui sait ? qui fait compter et engranger la galette comme des parts de paradis. “Défiez-vous les uns des autres !” Tel est le précepte auquel le caillou paraissait donner crédit. Tous n’en mouraient pas, mais tous étaient atteints. Chacun s’enferma dans sa maison et la vie dans la petite île du grand océan devint aussi triste que dans une ville de province. Avant, chacun vivait dans l’insouciance, assuré du lendemain s’il cultivait son jardin et certain de retrouver ses parents, après sa mort, dans le pays derrière les montagnes d’où personne n’est jamais revenu. On trouvait dans la société d’autrui remède à ses questions et dans la croyance à l’immortalité réponse à ses appréhensions. Il semblait n’y avoir plus rien maintenant dans la vie que la vie et chacun n’était plus occupé que de soi. Petitbonhomme-troisgraines était consterné de tout cela. Il ne reconnaissait plus son ami, Grosbonhommesixpoules, maintenant qu’il était roi. Avant, il le trouvait plutôt drôle - et un peu ridicule - dans sa prétention d’être le premier du village avec les cailloux de la rivière. Maintenant qu’il avait les moyens d’être ce qu’il était, c’était un autre.

Mais Petitbonhommetroisgraines et Petitgénome étaient devenus les meilleurs amis. Bien sûr, au début ils ne se comprenaient guère, puisqu’ils ne parlaient pas la même langue. (C’est comme lorsque vous faites venir chez vous votre correspondant, pendant les vacances, il ne fait pas toujours un usage judicieux du thermomètre). Ils s’étaient donc fabriqué un langage qui tenait à la fois de la langue de l’île et de toutes les langues que Petitgénome, qui absorbait les mots comme une éponge, avait entendues au cours de ses voyages avec les marins. Comprendre toutes les langues, c’est n’en connaître qu’une. C’est connaître celle dont toutes sont issues. Quand ils se promenaient sur la plage, Petitbonhommetroisgraines disait, voyant un crabe : “C’est un marche-au-flanc !” “- Non ! répliquait Petitgénome, c’est un tire-à-pinces !” Et le crabe s’appelait désormais “tire-au-flanc”. Apercevaient-ils un caméléon sur une branche? “C’est un endormi !” disait Petit-bonhommetroisgraines. “- Non ! c’est un comédien !” disait Petitgénome et le caméléon s’appelait maintenant “politique”. Entendaient-ils un cardinal seriner au plus fin sommet d’un filao ? Et le cardinal retrouvait son nom paradisiaque... Ils s’accordèrent sur les mots communs dont l’évidence crevait les yeux. Ainsi réinventèrent-ils le japhétique, cette langue qu’il n’est pas besoin d’apprendre quand on parle avec son coeur d’enfant.

Mais revenons à nos cornebarbues et au drame de la petite île du grand océan sous le règne malheureux de Grosbonhomme-sixpoules. Comme Midas, ce roi de l’antiquité, Grosbonhommesixpoules n’était pas plus riche ayant changé tout son bien en cailloux. Mais il avait la main sur tout. On dit que pour juger son voisin, il faut l’imaginer dans la peau d’un tyran romain. Le tyran romain est un bonhomme comme tous les autres, seulement il n’a de dette envers personne. Il se croit tout permis. Entre le riche et le pauvre, la différence n’est pas d’envie, en effet, mais de moyens. “Chacun mon tour !” était la nouvelle devise de Grosbonhommesixpoules, “Aide-moi ! le ciel t’aidera !”, sa religion. Nous avons tous, vivants que nous sommes, à peu près les mêmes ustensiles pour satisfaire aux besoins de la vie : un nez pour sentir, pour nasiller et pour narguer, de la peau pour toucher et pour peaufiner, un bec pour becqueter et pour bécoter, des papilles pour goûter et pour papillonner et toute la ribambelle des suçoirs, des grattoirs, des semoirs, des plantoirs, des encensoirs, des fumoirs, des crins, des vibrisses, des horripiles, des hérissoirs, des dérisoirs, des parloirs, des promenoirs, des reposoirs, des fermoirs, des déclenchoirs et des extasoirs qui font le sel de la vie. Mais tout cela se gère à l’économie et n’a de sens qu’en communion. La folie du tyran vient qu’il n’a pas d’égal ni de société. On tue le veau gras une fois l’an. On n’a ses amours qu’en son temps, ses agapes qu’entre amis, ses plaisirs partagés. Même l’existence des bêtes est réglée par la sagesse des saisons, par les engagements des générations et par le cours des ans. Grosbonhomme-sixpoules, lui, ne vivait plus que pour lui et pour ses appétits. Il pompait la vie de tous les siphons de son importance sans se soucier autrement de ses anciens amis. Lui, si jovial et si bonhomme avec sa naïve gourmandise d’enfant, devenait rude et soupçonneux. Il vivait dans l’angoisse de n’avoir pas la meilleure soupe sur sa table, le meilleur haricot dans son assiette, la meilleure salade dans sa cour. On lui cachait, il en était sûr, les plus belles poulettes...

Tout cela n’aurait fait qu’un tyran domestique de plus sur la planète si le passage des Pollocks n’avait introduit dans la petite île du grand océan une bien triste invention dont la passion se communiqua à presque tous les habitants. Un jour, les étrangers, ayant épuisé leur réserve d’une boisson à laquelle ils s’adonnaient par-dessus tout parce que, disaient-ils, elle les tenait en joie, se firent apporter plusieurs gonis de haricots qu’ils renversèrent dans une grande cuve et recouvrirent d’eau. Après plusieurs jours, le liquide se mit à bouillonner et à dégager d’inquiétantes émanations. Quel intérêt pouvait-il y avoir à faire pourrir dans l’eau sa récolte de haricots? Tout le village observait prudemment. Les étrangers installèrent alors un feu sous la cuve et posèrent un couvercle muni d’un long tuyau en forme de serpent qu’ils arrosaient régulièrement. Rien ne semblait se passer. Puis quelqu’un remarqua que des gouttes tombaient de la gueule du serpent dans un seau placé au-dessous qui semblait prêt à recevoir ce liquide. Mais les habitants de la petite île du grand océan n’en avaient pas fini de leurs découvertes. Ils avaient bien observé que les étrangers devenaient encore plus étranges après avoir bu leur boisson favorite, chantant, criant et se querellant sans raison. Les poules, qui s’étaient précipitées sur le marc de haricots que les étrangers avaient jeté dans la ravine, se mettaient, elles aussi, à caqueter, à courir en tous sens, à tituber puis à flageoler sous l’empire de l’alcool. Elles tournaient bientôt de l’oeil derrière leurs trois paupières, renversées sur le dos, pattes en l’air, plumes troussées comme pour passer à la broche, nullement gênées de se donner ainsi en spectacle.

Quand les étrangers eurent mis la voile, Grosbonhomme-sixpoules n’eut rien de plus pressé que de refaire ce qu’il avait vu. Après plusieurs essais infructueux, la gueule du serpent abandonné et rafistolé se mit à suer quelques gouttes de poison. Grosbonhommesixpoules se fit servir la première calebasse. Tout le monde l’observait. Il avala d’une seule rasade comme il avait vu faire les étrangers quand ils buvaient à la santé de leur roi. Il fit une grimace terrible et se mit à hurler comme s’il avait avalé du feu. Tous reculèrent, effrayés. Grosbonhommesixpoules commanda une autre tournée comme il avait vu aussi faire, pensant que la brûlure qu’il ressentait serait rafraîchie par la suivante. Au fur et à mesure qu’il buvait, la douleur, en effet, devenait moins cuisante et une drôle d’euphorie s’empara de lui. Pas de ces bonheurs qui vous mordent jusqu’à l’ongle et jusqu’à l’os, pas de ces joies qui vous enveloppent dans un paysage grandiose. Non, une curieuse ivresse, un engourdissement qui vient de ce que vous ne sentez plus rien et que toutes les chimères de vos appétits vous paraissent plus vraies que nature. Grosbonhomme-sixpoules resta d’abord prostré quelques minutes, puis il se mit à rire bruyamment et à hurler. Il fallut l’attacher quand il commença à frapper et à se rouler à terre comme un forcené. C’est que, depuis des générations de marins, l’alcool était une vieille habitude pour les étrangers, sans femmes et sans religion sur leurs coques de noix, à la recherche d’improbables paradis. Le foie ratatiné, les dents pourries et l’oeil vitreux, leur point d’honneur était de tenir la bouteille. Mais une chose absolument nouvelle dans la petite île du grand océan.

Quand Grosbonhommesixpoules eut recouvré sa raison, il voulut aussitôt recommencer. Nullement dissuadé par ce spectacle lamentable, on l’imita bientôt. Il semblait y avoir là, en effet, une réponse immédiate à tous les malheurs qui assaillent les pauvres hommes. Qui ne trouvent remède qu’à grand peine, avec le soutien du frère, la confiance de l’épouse, la tendresse de l’enfant qui leur arrache tout le courage et tout l’amour qu’ils ont dans le corps. Cette machine infernale qui transformait les haricots du Bon Dieu en vitriol apportait la désolation. L’époux ne respectait plus l’épouse, le père la fille, le fils le père, les vivants les morts. Ce furent des années de plomb. Les hommes ne travaillaient plus leurs champs de haricot que pour en extraire cette boisson maudite. Certains villageois tinrent commerce de ce breuvage dans des cabanes autour desquelles les hommes ivre-morts cuvaient ou bataillaient contre des ombres. Déchéance et corruption flétrirent peu à peu les êtres et les choses. Un engourdissement général semblait avoir saisi la petite île. Petitbonhommetroisgraines, Petitgénome et Madame-quatrepommes s’étaient réfugiés dans la forêt en attendant la délivrance.

Quand les Pollocks revinrent, plus rien n’était comme avant. Ils crurent que la peste s’était abattue sur l’île et rembarquèrent aussitôt. Mais ils devaient revenir, car ils avaient conçu un plan. Vous imaginez bien que ce qui se passait dans la petite île du grand océan sous le gouvernement de Grosbonhommesixpoules n’était pas du tout du goût de nos trois amis. Ils résolurent de ramener la vie comme Petitbonhommetroisgraines avait raconté à Petitgénome, avant la venue des étrangers. Tout le malheur était arrivé avec les cornebarbues qui avaient mangé les fleurs magiques de Madamequatrepommes et qui broutaient celles qui repoussaient. Il fallait donc trouver moyen ou d’attraper les cornebarbues qui s’étaient enfuies dans la montagne ou de les empêcher de manger les fleurs qui guérissaient des mauvais sentiments. Facile à dire, difficile à faire : trop de cornebarbues à attraper, trop de fleurs à garder ! Petitgénome - qui avait beaucoup voyagé, je l’ai dit - eut une idée. Ils attrapèrent la plus jolie des cornebarbues et l’enfermèrent dans un parc à l’orée de la forêt. Les mâles, qui étaient amoureux comme des boucs, sautaient dans le piège. Mais il y avait tant de cornebarbues qu’il était bien impossible de les attraper toutes. Il fallut trouver autre chose.

Petitbonhommetroisgraines - qui observait beaucoup - eut à son tour une idée. Voici comment. Pourquoi y a-t-il tant et tant de jolies couleurs dans la nature ? Parce que c’est plus agréable à regarder, bien sûr, mais c’est aussi parce que les couleurs envoient des messages. Par exemple : rouge, c’est mûr et juteux; vert, c’est vert et ça vous agace les dents ! Si tout était gris, terne, décoloré, tout serait fade, flasque, flétri, éteint, sans vie. La couleur, c’est la vie. C’est la folle exubérance des amours qui se croisent entre les bêtes, entre les fleurs, entre les gens. Le galant offre à sa dulcinée, qui fleure bon de fauves bouquets, des brassées de fleurettes et d’anacoluthes, roucoule comme un pigeon et chante comme un médrano. Chants, couleurs, parfums, c’est bien le diable si, dans tous ces messages, il n’y en a pas un qui tombe dans l’oreille, dans l’oeil ou dans le nez d’un semblable ou qui ne dise mot à quelque interloqué. Quand le cardinal devient rouge comme un coq, c’est qu’il a une communication à faire. Il le chante à la cantonnade des béguines - et aux autres cardinaux - en nous tapant dans l’oeil par la même occasion. Quand une orchidée ressemble à s’y méprendre à un papillon, c’est évidemment une invitation à venir conter fleurette. Il n’y a que chez les hommes - et chez ceux qui calculent - où, comme l’on dit, il ne faut pas se fier aux apparences, où les apparences sont d’autant plus trompeuses qu’elles ne trompent pas toujours. Rien de tel chez les bêtes et chez les fleurs. Quand deux bestioles ou deux plantes ont les mêmes couleurs et que l’une est inoffensive quand l’autre est venimeuse, vous pouvez être sûrs que même les plus voraces se méfient de l’une comme de l’autre sans se poser de question. L’apparence est la seule vérité et le leurre le dessein de la Providence. Tout ce petit monde déluré chante sa chanson et joue sa partie sans se préoccuper du reste. C’est la somme qui compte. Hasard et nécessité. Donc vert, c’est vert à se casser les dents, rouge, c’est mûr à se remplir la panse, blet, bleu, brun, c’est pourri à s’empoisonner la vie. Acide, sucré, amer ; vert, rouge et brun sont les trois saveurs et les trois savoirs. La couleur de l’amertume signale le poison comme les rouges et les orangés les paradis sucrés. Petitbonhommetroisgraines avait ainsi remarqué que les poules ne picoraient pas les grains de haricots qu’un jour il s’était amusé à faire tremper dans l’encre d’une seiche qu’il avait pêchée. Il en avait conclu que cette couleur n’était pas comestible. C’est leur odeur et leur couleur de nectar qui trahissaient les fleurs qui guérissent des mauvais sentiments. Si donc elles avaient cette drôle de couleur pas du tout appétissante - imaginez de la viande couleur de plomb ou bleu de méthylène dans votre assiette ! - et que si, de plus, il les faisait tremper dans une décoction d’écorce de bois puant, eh bien, les cornebarbues laisseraient les fleurs de Madamequatre-pommes et les habitants de la petite île du grand océan vivre en paix.

Mais, voilà ! Les fleurs de Madamequatrepommes étaient des fleurs, précisément, avec des couleurs de toutes les couleurs, toutes plus éclatantes les unes que les autres, avec une palette au delà de toute invention, des mélanges, des contrastes, des bigarrures, des zébrures, des bariolages chamarrés. Et comment teindre en plomb, d’ailleurs, des fleurs sur pied ? Avec un pinceau ? Et vous imaginez le tableau ! Qui voudrait retirer leur éclat aux couleurs, ses couleurs à la vie, la vie à la vie ? Mais quand le jeu en vaut la chandelle, n’est ce pas ? Tout ce bleu qui allait saisir la forêt tropicale, ce vague à l’âme, cette atmosphère lourde, terreuse, plombée, cette meurtrissure faisandée de couleurs sans vie, cette vie décomposée, cette vie sans vie, c’était le temps mort nécessaire à la résurrection de la petite île dans le grand océan. Que les cornebarbues perdent le goût et le souvenir des fleurs magiques et, comme on fait passer le goût du pain à quelqu’un, qu’on les purge de cet appétit destructeur d’où venait tout le mal.

Petitbonhommetroisgraines, Petitgénome et Madamequatre-pommes partirent donc à la recherche des plantes magiques que les cornebarbues n’avaient pas broutées, dans les endroits les plus reculés de la montagne. Ils récoltèrent les graines et rentrèrent au village. Petitbonhommetroisgraines mélangea dans une grande calebasse toute l’encre de seiche et l’écorce de bois puant qu’il trouva. Puis il y fit tremper les graines des fleurs magiques de Madamequatrepommes. Quand, au bout de quelques jours, les graines commencèrent à germer, Petit-bonhommetroisgraines vérifia que, ainsi qu’il l’avait imaginé, les pousses étaient bleuâtres et fétides. (Les indiens d'Amazonie, grands amateurs de plumes, utilisent cette technique pour obtenir des plumes de couleur à volonté : ils plument des oiseaux qu'ils capturent au nid puis les teignent de roucou ou de genipap : les plumes repoussent la couleur désirée...) Quand vint la saison, toutes les graines que nos amis avaient semées à l’orée de la forêt s’épanouirent en une lèpre de fleurs pestilentielles, une pourriture grasse et malodorante dont personne - même les boucs - ne voulait s’approcher. Madamequatre-pommes voyait tout cela avec grande tristesse. Comme si c’était sa propre devanture qui inspirait le dégoût.

Il en alla ainsi pendant plusieurs saisons. Pendant plusieurs saisons, les petits des cornebarbues qui suivaient leur mère apprirent à se détourner des fleurs magiques de Madamequatrepommes et les cornebarbues perdirent ainsi l’habitude de brouter toute espèce de fleur. Il était même devenu tout aussi inconvenant de bêler de fleur chez les cornebarbues que de parler de corde dans la maison du pendu. Si un jour le destin vous conduit là où cette histoire se termine dans la petite île du grand océan, vous pourrez donc admirer une multitude de fleurs comme nulle part ailleurs. C’est peut-être le seul endroit au monde où les fleurs magiques et les cornebarbues vivent en bonne intelligence - pour la bonne raison qu’elles s’ignorent. Quand une cornebarbue prend le sentier bordé de souris chaudes et de pattes de poules, personne ne prend la peine de s’écarter sur son passage ; quand une cornebarbue pose ses pattes sur un tronc pour attraper une bouture et qu’elle se trouve nez à nez avec une liane cafrine, elle détourne le regard et va chercher fortune ailleurs. Les fleurs de Madamequatrepommes savent que les cornebarbues ne les voient même pas et que, pour rien au monde, elles risqueraient une langue dans leur direction. Les unes comme les autres ont d’ailleurs oublié la raison de cet évitement. Les cornebarbues accorderont, peut-être, si on insiste, qu’elles ne veulent plus entendre parler de fleurs, parce que ça leur rappelle des histoires de viande, avec les conséquences... Quant à la multiplication des fleurs et au nectar dont se nourrissent les insectes qui font voyager la graine, la question fut résolue en semant des pierres de sucre là où les papillons et les abeilles avaient l’habitude de venir butiner - des fourmis carnivores, insectes fossoyeurs et autres bestioles sarcophages attirés par cette charogne, se chargeant maintenant de la besogne matrimoniale.

Plusieurs années passèrent. Les vents ramenèrent les étrangers sur la petite île. Tout semblait redevenu comme au premier jour. Ils se mirent à la recherche de Petitgénome pour exécuter leur plan. Mais l’île de nos amis, inoculée par le premier séjour des Pollocks, était maintenant vaccinée contre la nouveauté. Avec son japhétique retrouvé, ses chèvres reconverties, ses fleurs à guérir des mauvais sentiments régénérées, l’alcool de haricot démodé, Grosbonhomme-sixpoules dégauchi, il n’était plus question de s’en laisser conter. Mais que venaient donc chercher les étrangers sur la petite île, maintenant qu’ils avaient déjà emporté presque tout l’or ?

Un étranger, c’est quelqu’un qui n’a pas le bonheur à domicile et qui doit courir à l’aventure. Ou qui a l’idée que son bonheur ne vaut rien auprès de ce qu’il pourrait être. Et qui abandonne famille et patrie. Les différences de coutumes et de climat font que les hommes sont tous différents bien qu’étant tous semblables et que, dès que l’on quitte son champ, on est stupéfait par les mondes que l’on découvre. Les hommes se sont installés dans la nature comme dans un lit déjà fait et vivent en intelligence avec les plantes, les animaux, les génies du cru. Ils savent ce qui est bon et ce qui est mal parce que les générations qui les ont précédés le leur ont transmis et parce qu’il s’est fait une sorte d’équilibre entre ce que la nature produit et ce qu’ils assimilent. Quand on change de latitude, on change aussi de sensations. Il y a autant de différence entre le rougail tortue et le boeuf mironton qu’entre le perroquet et la pie grièche. La forêt tropicale, dans son étuve bourdonnante, est un formidable accélérateur de particules qui développe des fermentations et des éclosions que les pays froids mûrissent au petit feu que la nature et les humains doivent alimenter pour se chauffer et pour survivre. Vous voyez le caoutchouc et autres philodendrons que les grand-mères bien tempérées couvent dans leur salon comme des enfants de vieux, eh bien ces bonzaï malgré eux et malgré elles poussent au berceau, dans leur milieu naturel, des exubérances tropicales comme des chênes centenaires. Affaire de sève. La planète a donc produit, dans cet autoclave qu’elle s’est concocté entre le crabe et la chèvre, des prolixités à étouffer des titans et des concentrés à réveiller les morts. Les climats intempérés font des hommes tempérants, ivres de tous les possibles et bien obligés de vivre à l’économie pour survivre ; les climats tempérés font des hommes qui perdent la religion quand ils découvrent les ressources de la nature plantureuse. Ils apportent avec eux, dans ce monde qui dormait tranquillement sur sa poudrière, une mèche que la Providence n’avait pas allumée. C’est la faute à Christophe Colomb.

Car le Grand Pollock avait remarqué que la petite île du grand océan recélait d’autres trésors que ses pépites maintenant épuisées. Cet or rouge, brun ou fauve qui distille dans la tête et dans le temps des humains - qui, à la différence des bêtes, goûtent l’amer - des ivresses et des fulgurances qui mettent un sel divin dans la fade succession des jours : le tabac, le café, la girofle, l’herbe du diable, le poivre, la canne à sucre, le pavot, le thé poussaient ici à l’état naturel comme le chiendent dans leurs champs. Les étrangers avaient donc résolu de faire cultiver par les habitants de la petite île du grand océan ces plantes qui n’existaient pas dans leur pays, dont le goût s’était répandu comme une épidémie et qui s’y vendaient très cher. Ces plantes qui intéressaient tant les étrangers poussaient librement dans la nature, on allait les cueillir quand de besoin comme d’utiles médecines ou pour servir de montures aux chamanes et il n’était pas question, comme ils le voulaient, de faire des cultures de ces plantes qui vident le ventre au lieu de le remplir.

N’ayant plus la nouveauté pour eux, les Pollocks ne seraient pas arrivés à leurs fins sans cet accident qui avait frappé un habitant de la petite île du grand océan dont je ne vous ai pas encore parlé - nous tairons son nom pour ne pas faire de peine à sa mère. Alors qu’il était petit, il avait avalé une potion que Madamequatrepommes avait préparée contre l’étourderie dont souffrait un de ses patients. L’étourderie, c’est une belle chose, mais il ne faut pas en abuser. Même les poètes, qui n’ont guère les pieds sur terre, doivent lacer leurs chaussures... A la suite de cet accident, ce garçon était devenu le plus soucieux, le plus inquiet, le plus agité qu’on ait jamais vu. Et, devenu grand, cet angoissé ne se satisfaisait de rien. Il voulait absolument comprendre la raison de tout et comme c’est là chose aussi inutile qu’impossible, il était très malheureux. Aucun remède de Madame-quatrepommes n’arrivait à le guérir. Il trouva, lui, dans l’entreprise des étrangers non pas une pure et simple folie, mais une manière de sagesse (propre à ceux qui en sont dénués) qui consiste à trouver remède à l’agitation par davantage d’agitation. Défricher, planter, récolter partout où la terre pouvait le supporter ; emballer, exporter, vendre partout où les hommes pouvaient acheter ; combiner, compter, regratter sur tout ce qui pouvait s’échanger... Et quand on lui opposait que les humains n’étaient pas faits pour toute cette peine, il répondait que si les étrangers étaient venus, c’est que des dieux les avaient envoyés pour punir les habitants de la petite île du grand océan de quelque faute. Il était au fond comme ces étranges étrangers qui pensent que demain sera mieux qu’aujourd’hui, que les choses ne sont pas un éternel recommencement (alors que la nature le prouve) et que c’est en alimentant le tonneau sans fond de la jouissance et le panier sans couvercle de l’accumulation qu’on peut connaître la paix, qu’on ne vit qu’une fois et autres superstitions propres à faire espérer Billancourt. Il se dévoua donc corps et biens à ces diables d’étrangers. Mais le village tint bon et personne ne voulut entrer dans ses plans.

Les Pollocks avaient plus d’un tour dans leur cale. Prévenus par d’autres expériences, ils savaient bien que les habitants ne se laisseraient pas convaincre immédiatement de changer leurs habitudes et d’abandonner leurs champs de haricots pour des plantations sans valeur. Ils débarquèrent alors des hommes et des femmes qu’ils avaient arrachés à leur pays et qu’ils mirent aussitôt à bouleverser les cultures et à défricher la forêt. Ce fut un nouveau sujet d’étonnement pour le petit village du grand océan. Ces hommes avaient la peau couleur de plomb, la face plate et un étrange regard plein de tristesse. Ils paraissaient dociles et hébétés comme les fantômes au sortir du tombeau le jour du Jugement dernier, comme si leur raison aussi était captive et avait son siège ailleurs qu’en eux-mêmes. Ils avaient sur le corps des signes étranges qui les faisaient ressembler à des obélisques. Ils suaient et peinaient sans gémir aux ordres des quelques matelots et des aboiecrocs qui les encadraient. On comprit bientôt qu’ils étaient muets. Ils construisirent des huttes pour s’abriter et une place autour d’un unique foyer où ils cuisinaient leur nourriture. C’étaient donc bien des hommes puisqu’ils faisaient cuire leurs aliments. En quelques mois, le paysage fut complètement transformé. Les jardins de nos amis, qui suffisaient à leur subsistance, furent bientôt absorbés par les cultures des étrangers. On tint conseil. L’angoissé du village démontra que les envoyés des dieux étaient nécessairement engagés dans une entreprise qui avait du sens puisqu’ils avaient l’air de savoir ce qu’ils faisaient et qu’il y avait tout intérêt à s’y associer, même s’il fallait renoncer aux haricots. Quelques-uns trouvèrent de la sagesse dans cette explication, se rangèrent derrière l’agité du village et se mirent au service des étrangers.

Petitbonhommetroisgraines prit alors la parole. “Nous savons maintenant qui sont les étrangers. Ils ont apporté le malheur et le néant. Sans doute ne connaissent-ils pas le bonheur et le cherchent-ils en faisant gratter la terre par les ombres à leur dévotion. Ces ombres sont les âmes en peine de leurs propres parents. Voilà ce qui nous attend si nous abandonnons notre mode de vie. Nos propres enfants nous enchaîneront pour l’éternité à ces travaux de forçats. Les étrangers croient que la vie ne tient que dans la vie et qu’après notre mort notre âme s’évanouit comme une vapeur au soleil. Ils ne savent pas que les esclaves qu’ils ont fait sont les proches dont ils ont abandonné la mémoire. Voilà ce qui explique l’étrange avidité et l’agitation de leur caractère. Ils sont tourmentés par l’idée qu’ils seraient plus heureux s’ils possédaient davantage. Ils épuisent leur vie dans ce qu’ils appellent la vie, qui est leur manière de paradis. Comme toute l’existence se déroule, d’après leurs philosophes, dans l’habitacle, sans escompte ni au-delà, de leur corps, ils ne peuvent trouver rétribution de leur peine que dans les jouissances qu’autorisent les sens. La vie est pour eux un drame solitaire qui se joue entre le nouement du cordon ombilical et le dénouement de la mort. Ils ne vivent qu’une fois et doivent brûler de tous leurs feux. Voilà pourquoi, continua Petitbonhommetroisgraines, nous ne pouvons faire obstacle à la violence de leurs actions et pourquoi ils disposent d’inventions aussi inutiles à nos existences que meurtrières à nos vies. Sans doute, si nous nous rendions à leur violence, serions-nous bientôt pourvus de haches pour couper le bois, de clous pour ferrer nos portes, d’indiennes de Manchester, de jeans de Gênes, de manilles de Lisbonne, de besants de Byzance, de guinées de Bissau, de maroquins, de topinambours tupinambas, de brandebourgs brandebourgeois, de baldaquins de Bagdad, de madras de Pondichéry, de calicot de Calcutta, de popeline de Popelingue, de casaques cosaques, de cravates croates, de suédine suédoise, de sardines sardes, et de zouaves, de suisses (et peut-être même de bristols déclinant nos titres en romains ou en italiques), de solécismes solésiens et de syncrétismes crétois etc., que nous pourrions leur acheter avec notre sueur gagnée sur leurs plantations. Mais nous cesserions alors d’être ce que nous sommes. Partons donc vivre dans la montagne, là où les étrangers ne sauront nous trouver !”

Ce discours plein de sagesse - qu’on aurait dit inspiré de Thucydide - ne fut pas également écouté par tous et ne fit pas changer d’avis ceux qui avaient pris le parti des étrangers. Ceux-ci n’avaient pas de femmes pour tenir leur lit et faire leur case. Les filles qui vivaient dans la familiarité des étrangers apprirent bientôt la langue et pouvaient commander aux ombres sorties de la cale des bateaux. Ces ombres si singulières ne laissaient pas d’inquiéter. Il était clair maintenant que ces captifs étaient des âmes en peine que les étrangers avaient soudoyées en leur promettant le repos éternel en échange de leur travail. Et que leur étrange docilité tenait à leur nature de spectres. Ils se rassemblaient la nuit tombée et - preuve qu’un jour ils avaient parlé - murmuraient indéfiniment en se balançant d’arrière en avant des chants d’une lamentation sauvage, comme des lémures enchaînés à jamais dans une vie sans repos ni fin. A l’opposé du plan formé par les étrangers qui croyaient les avoir asservis à leurs desseins, c’est leur monde crépusculaire qui allait envahir la petite île.

Pendant les premiers temps de la colonie, tout se passa, en effet, comme attendu. Les récoltes succédaient aux récoltes. Des navires apportaient leur chargement d’outils et de zombres. La mode des condiments qui emportent le palais et des excitants qui déménagent le cerveau avait si bien pris dans le pays d’où venaient les étrangers que les habitants déjugeaient leurs aliments traditionnels pour tout ce qui venait de la petite île du grand océan - qui fut bientôt trop petite pour répondre à la demande. Le sucre, le piment, la girofle, le thé, l’acide, le café, le kif, le chocolat, le cocktail, le zamal y devinrent des produits de consommation courante. Les étrangers se mirent à la recherche d’autres îles propices à ces cultures. Tout espace qui pouvait être exploité était défriché à cet effet. Par une sorte de bénédiction maléfique, ce trafic était facilité par le régime des vents et des courants marins. Les étrangers avaient accosté sans vraiment le chercher sur la petite île, portés par une sorte de fleuve qui se forme dans l’océan à la période des grandes chaleurs. Et c’est toujours à cette période qu’on les avait revus. Ils expédiaient leurs cargaisons à l’autre bout de l’année quand le sens des vents et des courants s’inversait. Il s’était donc créé comme une circulation naturelle de denrées, d’hommes et de marchandises entre les deux pôles de l’humanité. C’est alors que, par un signe du destin, les vents et les courants marins déclinèrent et qu’une langueur générale, la molle de l’île, saisit les hommes et les bêtes cependant que l’exploitation de tout ce qui pouvait l’être avait progressivement changé la forêt tropicale en un désert de pierres. Les étrangers qui n’avaient pas quitté l’île tentèrent bien de s’échapper de cet enfer qu’ils avaient créé. Mais la disparition des courants favorables fit échec à ces tentatives. Ceux qui réussissaient à prendre le large et que la force des rames avait par trop éloigné des terres restaient prisonniers du marécage qu’était devenu l’océan. Ils disparurent tous dans cette vaine fuite.

La terre était devenue sèche et stérile comme de la brique. Bientôt, tous les arbres étaient morts d’exhaustion et la végétation d’épineux qui avait remplacé les plantations abandonnées ne livrait qu’une maigre récolte de racines. Il fallut protéger du vent par des murs de pierres les quelques cultures qu’on avait réussi à sauver. Plus d’arbres, plus d’engrais. La terre elle-même, l’humus, était devenu un bien plus précieux que l’or. Plus d’arbres, plus de bateaux. Il fallut s’accommoder de vivre ensemble. Les relations entre les hommes n’avaient désormais plus aucun sens. Les zombres, libérés du joug maintenant sans objet de la servitude et livrés à eux-mêmes, partagèrent la terre en autant de lopins qu’il y avait de familles. L’île se mit à ressembler à ces peintures naïves qui représentent l’habitation de l’homme et la civilisation par une motte de terre, un cochon dans un enclos, une hutte d’herbes sèches et trois poulets au milieu. Cette répétition à l’infini de cellules indifférenciées, comme les alvéoles du polystyrène expansé, était fidèle, en réalité, à la société des zombres. Tous les zombres, en effet, étaient comme autant de pièces identiques d’un lego. Et, alors que tous les humains sont différents - qu’il n’y a qu’une seule Célia chérie, qu’une seule Daphné chérie et qu’un seul Alexandre chéri - tous les zombres avaient le même visage. C’est peut-être cela la malédiction de l’au-delà : une humanité sans visage, sans identité, sans différence. Chacun est son chacun et personne n’est semblable à personne. Vous vous demandez alors comment les zombres pouvaient se reconnaître entre eux puisqu’ils se ressemblaient tous. Nul n’est en mesure de répondre avec certitude à cette question (peut-être l’apprendrons-nous dans une prochaine histoire).

Sur cette pierre pelée qu’était devenue la petite île du grand océan, les fleurs de Madamequatrepommes avaient évidemment une nouvelle fois disparu. Mais qu’étaient devenus nos amis pendant tout ce temps ? Eh bien, si vous allez un jour, dans la petite île du grand océan - qu’on visite aujourd’hui pour montrer aux hommes qu’il faut respecter la nature (comme on dit à la télévision) et comme un exemple de ce qu’il ne faut pas faire, une pédagogie de la désolation en quelque sorte - peut-être aurez-vous la chance de les découvrir là où ils se sont réfugiés. Cet endroit n’est signalé sur aucune carte. Mais des voyageurs racontent, qu’égarés dans la montagne et attirés par des chants d’une beauté surhumaine, ils les ont rencontrés dans l’écart d’une vallée perdue. Ils goûtent la paix du cœur et la beauté de la création comme à l’aube du premier matin. On dit aussi qu’il est impossible de les retrouver lorsqu’on les recherche et que seul le hasard peut les mettre sur votre route. La thébaïde de nos amis, le paradis d'avant les Pollocks, ne figure donc pas dans les guides des agences de voyage. Mais le vrai paradis, n’est-ce pas ? celui qui n’a pas de prix, ne figure dans aucun catalogue. C'est la patrie dont nous sommes tous les exilés. Il est dans le cœur des enfants.

Voilà, ma grande Célia chérie, ma grande Daphné chérie, mon grand Alexandre chéri, la véritable histoire de Petitbonhommetroisgraines, Grosbonhommesixpoules, Madamequatrepommes et Petitgénome.


Votre papa qui vous aime pour toujours

Ma grande Célia chérie, ma grande Daphné chérie, mon grand Alexandre chéri. Un jour que nous étions installés sous le cocotier à Saint-Gilles, nous avons commencé à écrire ensemble l’histoire de Petit Bonhomme Trois Graines et Gros Bonhomme Six Poules. Célia avait fait plusieurs dessins au tableau. Est-ce que vous vous souvenez ? Voici la suite de cette histoire que votre papa a écrite pour vous. Il y a des mots et des passages un peu difficiles à comprendre ma grande Célia. Pour t’aider, j’ai mis les mots et les passages un peu difficiles en violet. Tu peux regarder le sens des mots et expressions violets dans le dictionnaire que je t’ai acheté et sauter les passages violets sans perdre le fil de l’histoire.
Votre papa qui vous fait plein de bisous et qui vous aime pour toujours.