Il faut caresser le petit chat qui se trouve à la fin de chaque histoire pour revenir au sommaire

Petite histoire pour Célia Daphné et Alexandre


La vilaine histoire de
la sorcière Bidoche


    Si elle n’avait pas
    chaque jour
    son morceau de barbaque
    elle estimait
    qu’elle n’avait pas vécu

    Ô plus dure des prisons
    Tu es le donjon de toi-même...
    (Milton)

Bidoche avait une apparence comme vous et moi, elle vivait dans une maison comme vous et moi, elle payait ses impôts comme vous et moi. En presque tout, elle était comme vous et moi. Il n’y a que dans les contes où les sorcières ont des verrues sur le nez, des balais entre les jambes, une bosse dans la chemise et un bec sous le tablier. Bidoche allait tous les matins prendre son travail à la Sécurité Sociale et son chef de service, Monsieur la Romaine, était satisfait de ses services. Sans doute, Bidoche était-elle ce qu’on appelle une femme un peu forte - mais pas au sens où l’on comprend habituellement cette expression, on va le voir - et il l’entendait bien parfois grincer des dents dans le cagibi où elle rangeait ses formulaires. Mais cela ne tirait pas à conséquence. Du moins Monsieur la Romaine le croyait-il.

Son travail terminé, à quinze heures trente précises, après avoir rangé ses gommes et ses crayons, Bidoche se mettait en délicatesse de l’administration. Vous avez bien sûr remarqué que, près des cimetières et des hopitaux, il y a toujours des marchands de fleurs dont les bouquets et les gerbes incommodent les malades et qui font, paraît-il, grand plaisir aux défunts. Pareillement, on trouve toujours près des abattoirs des salles de musculation car les adeptes s’y repaissent de la viande fraîchement abattue. C’est dans cette odeur de sueur, de suint, de fressure et de souffrance que Bidoche allait vivre sa vraie vie. Le patron de la salle de travail était un homo nommé Jojo qui fabriquait du muscle comme les machines à faire les saucisses fabriquent les saucisses. Monsieur Jojo était une de ces merveilles de chair comme en voit dans les magazines : avec des gigots de charolais dont la masse était balancée par une largeur d’épaules de gorille et des pectoraux de.... (je cherche quelque animal qui aurait des pectoraux comme Jojo, mais je n’en trouve pas, car l’homo est le seul mammalien à se tailler des mammelles sèches pour faire impression - quand le gorille se tape sur la poitrine, ça n'est pas pour se montrer, c'est pour faire du bruit : sa caisse de résonnance a une portée de l'ordre du kilomètre). Ses bras étaient gonflés comme des cuisses de cycliste et ses jambes si musculeuses qu’il avait peine à marcher. Avec cette masse de biftek sans anabolisants, quand il prenait des poses pour les photographes, il ressemblait aux écorchés des planches d’anatomie. Et, dans son maillot en satin mercerisé (à vrai dire, je ne sais pas si cela existe), son pénis ressemblait au Petit Poucet perdu dans l’immense forêt. Pour faire du muscle il faut de la viande. Toutes les quatre heures, Monsieur Jojo allait mastiquer son pavé dans le restaurant de sa salle de muscu. Il avait engagé un cuisinier argentin qui n’avait pas son pareil pour tâter le filet. Bien entendu, le bon morceau est fonction des muscles que vous voulez travailler. La macreuse n’est pas la culotte, ni la noix l’entrecôte, le trijumeau n’est pas le quadriceps ni le pronateur le trapèze... Monsieur Jojo avait mis au point une mystérieuse alchimie qui semblait faire passer directement la viande saignante de l’assiette sous la peau. Saisie au plus vif de la flamme par notre gaucho de la pampa suburbaine, la viande de la victime prélevée à l’abattoir voisin, savamment choisie et découpée, vous lâchait dans les papilles un suc à faire damner un évêque, tant et si bien qu’on n’était jamais rassasié ni de muscle ni de viande, les deux mamelles qui faisaient vivre Jojo - avec sa dignité, bien entendu.

Car Bidoche dissimulait sous des vêtements vagues et conventionnels, avec ses cinquante balais et sa ménopause bien tapée (elle n'avait d'ailleurs jamais fleuri que par inadvertance), des muscles de culturiste professionnelle. Là où toute femme bien portante a des rondeurs bien placées, Bidoche avait du muscle à votre service. Roide, tendu, noueux comme le cep de vigne dont on fait les tire-bouchons. Alors que la graisse est la compagne familière et la condition obligée de la femme, invention sublime de la nature, avec ses trésors flasques et ses grappes qui pendent aux treilles (que la main de l’amant découvre comme autant d’amériques), Bidoche était fibreuse et boucanée comme une momie. Le problème des buveurs de sang, ça n’est pas la conscience, c’est le transit. Ils crottent des billes comme les chèvres et, malgré l’huile de paraffine dont ils accommodent leurs festins, ils vont à la selle comme d’autres sur un ring de catch. Il s’instaure donc chez eux une religion de l’excrétion avec leur passion de la charogne. Monsieur la Romaine, le chef de service de Bidoche, avait bien remarqué, comme il se murmurait parmi les collègues de Bidoche, qu’elle vous aurait planté un crayon dans l’oeil si vous l’aviez dérangée sur le chemin des commodités. Non seulement vous sabotiez sa journée, mais vous détruisiez cette régularité, acquise à grand peine, qui constitue le principal souci et qui résume la théologie des constipés. La passion de Bidoche, c’était donc ses fesses. Elle les avait - ce qui ne laissait pas de surprendre dans sa masse imposante - petites et musculeuses, comme un pied de nez à leur fonction naturelle qui est d’abaisser le centre de gravité du corps en remplissant à cet étage les greniers pour les nécessités futures. Quant à la culotte de cheval qui compagnonne si gentiment avec la cellulite et qui constitue le fonds de secours de la mère pendant la grossesse (la stérilité n'est souvent qu'un problème de graisse), Bidoche n’en avait pas une pelote. Cela va de soi.

Maintenant, me direz-vous, cet intégrisme de la macreuse, ce culte du biftek, tout cela est assez innocent et ne fait pas une sorcière. Sans doute. Des culturistes, des cannibales, des constipés, ça court les rues ! En effet. Et ça ne ferait pas de mal à une mouche. Enfin, pas nécessairement. Une employée de la Sécurité Sociale avec des fesses de lapin (ou de singesse), ça n’est bien sûr pas un crime ! Laissez-moi donc vous faire visiter l’intérieur de Bidoche. L’intérieur, c’est pas seulement ce qu’il y a sous la peau, c’est ce que la tête fait du corps. Par exemple. Chez les fumeurs endurcis, tout respire le goudron, la nicotine et la suie. Pas seulement les poumons : le foie, la rate, la sinovie, la moelle, le talon, le blanc de l’oeil... On a même quelquefois l’impression que leurs idées sentent le tabac froid. Il en va de même pour les sentiments. Avec sa passion de la viande rouge, ses sphincters serrés, ses orbiculaires plissés, ses lèvres pincées, ses crocs affûtés comme des lames, Bidoche était la voracité toute crue ! Quand son chef de bureau l’entendait grincer des dents, c’était son appétit qui se manifestait. Il avait compris qu’il ne fallait pas s’y frotter dans ces moments-là. Oh ! il ne s’était jamais rien passé, mais Bidoche était de ces gens qui se font comprendre d’un regard et le sien fusillait. La salle de travail qu’elle fréquentait à faire machiner les machines de Monsieur Jojo lui renvoyait en réalité la seule compagnie qu’elle recherchait : la tranche saignante qu’elle retrouvait dans l’assiette après chaque séance et cela se voyait rien qu’en l’approchant. Bidoche n’avait pas d’amis. Personne n’allait jamais chez elle. Sa vie était réglée sur ses crocs et sur son transit et rien d’autre. Elle n’avait pas une tête à sympathiser. Des muscles pour mordre et rien pour donner. Pas de seins (elle avait bien eu, autrefois, par accident, de la mamelle aujourd’hui racornie en pectoraux), pas de fesses, pas de rondeurs. Pas de fossettes, pas de douceurs, pas de risettes. Une sécheresse toujours sur la défensive. Une cuirasse qui lui faisait croire, puisqu’elle n’échangeait rien avec personne, qu’on lui avait toujours pris quelque chose. Chaque fois qu’elle pouvait rapiater une entame ou tirer quelque sou, un tiroir-caisse faisait diling ! dans sa tête, car bien entendu voracité et rapacité vont ensemble et sa ladrerie se voyait aussi comme le nez dans la figure. Elle faisait son rôti avec le papier à beurre et récupérait les effondrilles des tasses pour le pudding offert chaque année à Monsieur la Romaine.

Ce qui devait donc arriver arriva. La journée avait été massacrante. Monsieur la Romaine mal luné. Monsieur Jojo déprimé. Les machines mal graissées. Le chateaubriand de l’argentin ignominieusement congelé... Monsieur Jojo, alors qu’il se trouvait seul avec Bidoche dans la salle des machines, coula on ne sait pourquoi un regard d’affection dans sa direction. Il l’aurait juré s’il avait pu : il n’y avait rien d’équivoque dans ce regard. D’ailleurs, comment aurait-il pu y mettre de l’équivoque ? Lui qui n’était qu’univoque. Il n’avait jamais eu l’idée de franchir cette barrière qui, pour le très commun des mortels, constitue le cap au-delà duquel tout se juge et se joue. Non, pour lui tout se passait du même côté. Il avait passé son enfance dans les casernes où son père vivait en garnison. Un jour qu’il avait croisé une troupe de soldats à l’entraînement, l’odeur de suint de ces hommes l’avait marqué à jamais dans ce destin d’acides gras et de phosphates dont on retrouve les fumées dans les salles de musculation, dans les latrines et dans la compagnie des compagnons. C’est de sa propre viande qu’il était captif et nullement de celle de Bidoche, vous vous en doutez. Et pourtant - comme la nature humaine est complexe et comme les signes peuvent être gauches - par une improbable fissure dans le métal trempé des caractères et dans la confiance qui met les homosexuels des deux sexes en syndicat, Bidoche crut, ou voulut croire, que Monsieur Jojo en avait à sa peau. C’était plus qu’elle n’en pouvait supporter. Elle saisit une gueuse et la lança à la tête de Monsieur Jojo. Celui-ci ne fit pas un geste pour l’éviter. Sa tête éclata comme une pastèque mûre. La vue du sang acheva Bidoche : elle se précipita sur Monsieur Jojo et se mit à le dévorer tout cru. Quand l’argentin arriva, étonné par le silence des machines et par un bruit de mandibules et de lappements amplifié par l’écho de la salle vide, Bidoche, couverte de sang, un morceau de viande dans la gueule, se releva tranquillement et partit après lui avoir jeté un regard plein de haine. Personne ne la revit jamais. On dit qu’elle rôde partout où flotte une odeur de sang, sur les champs de bataille, dans les boucheries, les abattoirs et les équarissages. Mais peut-être est-ce en nous-mêmes que Bidoche sommeille... et qu’elle ouvre un œil chaque fois que nous refusons de partager. Tout ce qui n’est pas donné est perdu.




Votre papa qui vous aime pour toujours